La randonnée de Samba Diouf

Jérôme et Jean Tharaud

Plon, 313 pages

1922




Roman colonialiste publié au début des années 1920, La randonnée de Samba Diouf est l'évocation du parcours d'un jeune pêcheur mobilisé et incorporé dans un bataillon de tirailleurs sénégalais pour soutenir l'effort de guerre français contre "les Alamans" pendant la Première guerre mondiale.

Samba Diouf vit dans le petit village de Niômi. Il part quérir le troupeau qu'il vient de recevoir en héritage, au lointain pays des Foulahs. Au cours de son passage sur le territoire des Mandingues, il est lâchement fait prisonnier et livré aux autorités coloniales à la place d'un garçon du village traversé. Il part en France, combat dans les tranchées en Argonne, au sein du 113e bataillon de tirailleurs sénégalais. Puis il est blessé, revient en Afrique, cherche le troupeau qui lui est promis et rentre dans son village. (...)

L'essentiel du roman se passe en Afrique et les frères Tharaud, romanciers à succès au début du XXe siècle, disent s'être inspirés des témoignages d'André Demaison, grand spécialiste de l'Afrique au début du XXe siècle, à qui d'ailleurs ils dédient le roman. La volonté des frères Tharaud est de plonger le lecteur au coeur de l'Afrique de l'Ouest avec notamment des dialogues parsemés d'expressions locales traduites.

"Avisant alors un vieillard étendu dans une pirogue tirée à sec sur le rivage, il se dirigea vers lui, et tous deux échangèrent les salutations d'usage:
- As tu la paix?
- La paix seulement
- Toute ta maison a-t-elle la paix?
- La paix seulement. Et toi, voyageur, d'où viens-tu?
- Je viens du village de Niômi.
- Et où sont les gens de Niômi? (1)
- Ils sont là-bas.
- Les gens de Niômi ont-ils la paix?
- La paix seulement.
- Dieu en soit loué! Comment te nommes-tu?
- Diouf, de la famille des Diouf.
- Diouf, as-tu la paix?
- Paix et paix! Comment te nommes-tu?
- Dabo, de la famille des Dabo.
- Dabo, as-tu la paix?
- La paix seulement! Et maintenant, Diouf, que dis-tu?
- Est-ce la mer qui est devant nous?
(1) Note de page dans l'édition originale: Question qui rappelle le temps où les villages se déplaçaient sans cesse."

Mais il n'y a pas que cela et l'ambition qui apparaît tient pratiquement de l'ethnographie, certes datée. Ce roman contient en effet des descriptions très détaillées des coutumes, traditions et moeurs des différents peuples de l'Afrique de l'ouest. Le voyage de Samba Diouf pour aller chercher son héritage est l'occasion pour les auteurs de décrire les peuples rencontrés, leurs langages, leur façon de danser, de se marier, d'enterrer leurs morts, leurs croyances, leurs chants, leur vocabulaire jusque et y compris les types d'agriculture.

"- Toi qui connais les usages des habitants de ce pays, dis-moi la raison qui les pousse à tirer ainsi des coups de feu, à frapper sur leurs tambours, à se gorger de nourriture et à se réjouir de toute manière.
- C'est répondit Touré, parce qu'un homme de chez eux est mort.
Et d'un signe de tête il attira le regard du Niôminka vers une sorte d'estrade, faite de claies de bambou posées sur des piquets un peu au-dessus du sol, et qu'ombrageaient des feuillages.
Alors non sans étonnement, Samba Diouf distingua parmi les feuilles un personnage assis, les mains sur les genoux, et maintenu dans cette position par des pieux fichés en terre. Ses paupières étaient fermées. Un foulard rouge, passé sous son menton et noué sur le sommet de sa tête rasée, empêchait sa mâchoire de retomber. Il n'avait pour tout vêtement qu'un collier de coquillages, des bracelets aux chevilles et aux bras, et un rang de verroteries qui lui faisait une ceinture sur le ventre. A la couleur grise de sa peau on devinait que son décès remontait à plusieurs jours.
- Ces gens sont tout à fait insensés, dit Samba. Et j'ai tout lieu de croire que ce sont à peine des hommes, puisqu'ils se réjouissent quand on meurt.
- C'est leur affaire, dit le colporteur mandingue.
Et il apprit à Diouf que tout le village festoyait avec les boeufs qu'avait laissé le défunt.

- Et va-t-il pourrir ici? Demanda encore Samba en montrant de la tête le cadavre sur l'estrade.
- Quand son dernier boeuf sera mangé, dit Touré, on l'enfouira dans la terre."


Il s'agit d'un roman naturaliste à portée coloniale, avec une essentialisation des peuples noirs qui s'inscrit dans ce mouvement du début du XXe siècle visant à faire découvrir l'empire colonial français et en faire accepter l'idée.

Tirailleurs Sénégalais en 1917 (Source ECPAD)

Publié en 1922, La randonnée de Samba Diouf est aussi une illustration du concept de la Force Noire, imaginé en 1910 par Charles Mangin (alors colonel) et qui consista à mobiliser des soldats des colonies pour l'effort de guerre contre les Allemands. Il en va ainsi de la description de la composition de l'unité à laquelle est affectée le personnage principal.

 "Il y avait là des Bambaras de la vallée du Niger et du Haut Sénégal, fiers d'avoir secoué autrefois le joug des Toucouleurs, pour s'allier aux Toubabs lors de la conquête du Levant, et qu'on reconnaissait à leurs joues traversées de trois balafres. Il y avait des Ouolofs, plus noirs que tous les autres Noirs, qui se vantaient, eux aussi, de connaître les Toubabs depuis plus longtemps que tout le monde et qui, des confins de la Mauritanie aux collines rouges de Popinguine, de Yang-Yang à Dakar et de N'Diourbel à Saint-Louis, remplissent l'intérieur et la côte de leurs fanfaronnades et du bruissement de leurs m'boubous empesés qu'agitent leurs bras prétentieux. Il y avait des Mandingues, agriculteurs  et guerriers, qui sous des noms divers peupelent l'immense pays du Niger au Saloum, de Bafoulabé à la Guinée, et formaient  hier encore, sous leur roi Samory Touré, ce grand empire contre lequel ont lutté Joffre, Archinard, Gallieni, Combes et Gouraud? Il y avait des Sérères aux pommettes saillantes, aux jambes maigres, au corps musclé, exceptionnellement vigoureux, prompts à la colère mais braves gens, et les seuls Noirs de l'Afrique capable de se tirer une balle sous le menton pour une déception amoureuse ou une affaire d'honneur. (..)"


Le roman des frères Tharaud ne met que très peu en scène les relations entre Européens et colonisés. Les premiers sont appelés Toubabs par les seconds (c'est encore le cas aujourd'hui, notamment au Sénégal). Mais les Européens sont très présents dans les discours des Africains qui se les représentent comme des hommes tout puissants, vivant dans des pays gigantesques et  grâce à qui, laisse à penser le roman, l'Afrique se porte mieux.
D'ailleurs, dans le roman, les Africains sont présentés comme divisés et les problèmes ne viennent que d'autres Africains. A l'image de cette scène où l'administrateur colonial a fait réunir les chefs de village. Dans un discours très respectueux et mesuré, il demande à chaque village un homme pour cent habitants en rappelant les bienfaits de la colonisation, la pacification, la liberté de circuler sans crainte. La mobilisation est selon lui une forme de reconnaissance et les soldats seront bien payés et bien nourris. Le discours de l'interprète local qui traduit le discours est brutal et menaçant, et ne reflète pas du tout le ton mesuré de l'administrateur. C'est donc l'interprète local qui, selon les auteurs, pose problème et travestit le discours.

Pour aller plus loin, on consultera sur ce blog:




1 commentaire: