samedi 7 septembre 2013

Johnny s'en va-t-en guerre

Dalton Trumbo
Actes Sud (Babel), 320 pages
1939 aux USA


Titre original: Johnny got his gun





Ce roman pacifiste et antimilitariste, centré sur la première guerre mondiale, a été écrit par l'auteur et scénariste américain Dalton Trumbo (1905-1976) en 1938. Mis sous presse au printemps 1939, il a été publié le 3 septembre de la même année, au moment où les panzers allemands envahissaient la Pologne et ouvraient grandes les portes de l'enfer de la seconde guerre mondiale.

Plus de vingt années plus tard, il était lu dans les meetings pacifistes pendant la guerre du Vietnam. Car Johnny s'en va-t-en guerre est probablement l'un des textes les plus virulents et les plus profondément pacifistes qu'il soit donné de lire. (..)


Ce roman a pour héros un soldat américain grièvement blessé pendant la guerre de 14-18 en France.  Joe Bonham, c'est son nom, émerge progressivement d'une profonde torpeur liée à ses blessures pour s'apercevoir qu'il a été amputé des deux jambes et des deux bras. Que le même obus qui l'a mutilé lui a emporté le visage, c'est-à-dire sa bouche, son nez et ses yeux. Il l'a aussi rendu sourd.

Emprisonné dans un corps qui ne lui permet plus que très partiellement d'accéder au monde qui l'entoure, le blessé se souvient de sa vie avant l'obus, tout en cherchant à entrer en contact avec les infirmières qu'il devine autour de lui. L'auteur a fait disparaître une grande partie de la ponctuation pour accentuer l'effet de monologue.

Des pages profondément antimilitaristes et pacifistes


Joe Bonham se souvient de sa vie à Shale city, en Californie, où il a grandi, de sa petite amie Kareen, de ses journées de pêche avec son père, de son travail dans la boulangerie industrielle. Car ce roman donne à voir la vie en Californie au début du XXe siècle. Mais surtout et c'est là l'essentiel, ce texte comporte des pages d'une violence inouïe à l'égard de la guerre et des gouvernements qui enrôlent leurs jeunes garçons pour les envoyer se battre.

« Non monsieur quiconque est allé dans les tranchées en première ligne pour se battre par amour de la liberté était un foutu imbécile et le gars qui l'a envoyé là-bas, était un menteur. La prochaine fois qu'on allait lui débiter tout ce charabia à propos de la liberté... que voulait-il dire par la prochaine fois? Il n'y aurait pas pour lui de prochaine fois. Au diable cette histoire. S'il pouvait y avoir une prochaine fois et qu'on vienne lui dire allons nous battre pour la liberté il répondrait ma vie est plus importante pour moi monsieur. Je ne suis pas un imbécile et si je donne ma vie en échange de la liberté il faut que je sache d'avance ce qu'est la liberté et de quel idéal de liberté nous parlons et quel degré de liberté nous posséderons »
(..)
« Ils se battaient toujours pour quelque chose les salauds et si quelqu'un osait leur dire au diable vos combats c'est toujours pareil il n'y a rien qui ressemble autant à une guerre qu'une autre guerre et personne n'en tire aucun profit eh bien ils criaient au lâche. Quand ils ne se battaient pas pour la liberté ils se battaient pour l'indépendance ou pour la démocratie ou pour la morale ou pour l'honneur ou pour leur patrie ou pour quelque autre mot creux. La guerre devait sauvegarder la démocratie dans le monde la garantir aux petits pays à tous les hommes. Puisque la guerre était terminée la démocratie devait être sauve. L'était-elle? Et de quel genre de démocratie s'agissait-il? Et de quel degré de démocratie? Et à l'idéal de qui répondait-elle? »

On notera le caractère intemporel du raisonnement qui peut s'appliquer à de très nombreuses guerres du XXe siècle, menées par les USA mais pas seulement, au prétexte de la liberté ou de la démocratie. Première guerre mondiale, guerre de Corée, guerre du Vietnam, les deux guerres d'Irak du début du XXIe siècle.

Pour ce qui concerne la seconde guerre mondiale, l'auteur se montre rétrospectivement plus nuancé. Évidemment la lutte contre le nazisme était essentielle. D'ailleurs, il a raconté avoir fait l'objet de tentatives de récupération de la part de toutes sortes de réseaux aux USA qui souhaitaient mettre fin au conflit par une paix négociée. Des réseaux qui dénonçaient « les juifs, les communistes, les partisans du New Deal et de la finance internationale accusés d'avoir fait interdire mon livre pour intimider des millions de vrais Américains qui réclamaient une paix négociée immédiate » expliquait Dalton Trumbo dans l'introduction de l'édition de 1959. « Rien ne m'aurait convaincu plus promptement que Johnny était exactement le type de livre qu'il ne fallait pas réimprimer avant la fin de la guerre ».

Quant à ce qui sera fait de la victoire, l'histoire personnelle de l'auteur en donne un éclairage tout particulier et vient conforter la tonalité de ce roman coup de poing qui pose la question de la liberté de l'individu face à l'embrigadement et l'emballement général: Dalton Trumbo, fut l'un des « dix d'Hollywood » qui refusèrent de témoigner devant la Commission des activités anti-américaines en 1947. Coupable de rien sauf de ne pas participer à l'hystérie anticommuniste, il fit un an de prison et fut inscrit sur la liste noire.

Dalton Trumbo fut le scénariste de nombreux films dont Exodus (Preminger), Spartacus (Kubrick) ou encore Papillon (Schaffner). Il porta lui-même à l'écran Johnny got his gun en 1971.


1 commentaire:

  1. Je vais le lire, au moins parce qu'il n'y a pas beaucoup de romans américains sur la Première Guerre mondiale.A l'évidence, Trumbo était trop jeune pour la faire, ce n'est pas évident de trouver des romans traduits (à part Hemingway, Dos Pasos et le récent William March).

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