mardi 26 janvier 2016

Le pont de la rivière Kwaï, Pierre Boulle

Pierre Boulle
Julliard, 245 pages
1952




Le pont de la rivière Kwaï est l'histoire d'un affrontement entre deux hommes, entre deux empires aussi. C'est le bras de fer imaginé par l'auteur français Pierre Boulle, entre le colonel britannique Nicholson et le colonel japonais Saïto en 1942.

Ce qu'il reste du régiment du colonel Nicholson, fait prisonnier dans la région de Singapour, est envoyé aux confins de la Thaïlande, à quelques kilomètres de la frontière birmane.

Là, sous les ordres du féroce colonel Saïto, les quelque 500 prisonniers sont chargés de construire un pont sur la rivière Kwaï, dans le cadre du projet de ligne de chemin de fer entre Bangkok et Rangoon. La ligne vise à ouvrir la route du Bengale pour l'armée nippone.

Des officiers spécialistes des travaux publics


Nicholson est entouré de deux officiers de réserve, le commandant Hughes, qui était dans la vie civile directeur d'une compagnie minière, et le capitane Reeves, ingénieur de travaux publics. Il y a également le médecin commandant Clipton, que l'auteur utilise comme pièce maîtresse de la narration et du regard posé sur Nicholson et les événement de la rivière Kwaï.

Le pont sur la rivière Kwaï construit pour le film de David Lean en 1957

Le roman se structure en trois parties, la première est un affrontement, un bras de fer entre Saïto et Nicholson, qui refuse de se soumettre au règlement du vainqueur. Une fois ce bras de fer gagné par le britannique, la deuxième partie s'attache à décrire la prise en main du chantier par les Britanniques.

Car le colonel Nicholson décide, contre toute attente, et pour prouver la supériorité de son pays, de mener à bien les travaux. C'est alors qu'intervient l'Intelligence service et la Force 316, spécialisée dans les destructions à l'arrière des lignes. Elle envoie un commando qui a pour objectif la destruction du pont de la rivière Kwaï. Le suspense est tenu jusqu'à la fin.

Amour du travail bien fait ou "stupide mystique de l'action"


Le roman met en opposition permanente, Britanniques et Nippons, avec de façon plutôt binaire (en apparence seulement), d'un côté, le savoir-vivre, le flegme, l'humour, le savoir-faire jusque et y compris dans la construction du pont. De l'autre, la sauvagerie les mauvais traitement, l'irascibilité, la violence, et l'incompétence dans la direction des travaux.

A ceci près que le colonel Nicholson, dans son entêtement à démontrer la supériorité de son pays, contre les intérêts même de son pays, apparaît lui aussi comme un fou, qui est, dit le roman, partagé entre l'amour du travail bien fait, du devoir accompli et « la stupide mystique de l'action », un colonel respectable ou un « monstrueux imbécile ».


Voici l'incepit du roman de Pierre Boulle

"L'abîme infranchissable que certains regards voient creusé entre l'âme occidentale et l'âme orientale n'est peut-être qu'un effet de mirage. Peut-être n'est-il que la représentation conventionnelle d'un lieu commun sans base solide, un jour perfidement travesti en aperçu piquant, dont on ne peut même pas invoquer la qualité de la vérité première pour justifier l'existence? Peut-être la nécessité de "sauver la face" était-elle, dans cette guerre, aussi impérieuse, aussi vitale, pour les Britanniques que pour les Japonais. Peut-être réglait-elle les mouvements des uns, sans qu'ils en eussent conscience, avec autant de rigueur et de fatalité qu'elle commandait ceux des autres, et sans doute ceux de tous les peuples? Peut-être les actes en apparence opposés de deux ennemis n'étaient-ils que des manifestations, différentes mais anodines, d'une même réalité immatérielle? Peut-être l'esprit du colonel nippon Saïto était-il en son essence analogue à celui de son prisonnier, le colonel Nicholson?"


Pierre Boulle s'est inspiré de son expérience dans les forces spéciales britanniques en extrême Orient pendant la Seconde guerre mondiale. L'histoire de la construction de ce pont s'inspire également de faits réels, c'est-à-dire la réalisation d'une ligne ferroviaire par des prisonniers de guerre dans des conditions matérielles dramatiques. D'ailleurs la rivière Kwaï (Kwaï Yai) existe et son pont ferroviaire se situe à proximité de la ville de Kanchanaburi, en Thaïlande.

Le roman a fait l'objet d'une adaptation à grand succès au cinéma par David Lean en 1957. Avec Alec Guiness dans le rôle de Nicholson et Sessue Hatakawa dans le rôle de Saïto. On notera que la fin du film, aussi surprenante qu'elle fût, ne correspond pas tout-à-fait à ce qu'a imaginé Pierre Boule.


Pierre Boule (1912-1994)
Et en lien ICI, le site web de l'association des amis de Pierre Boulle.

lundi 4 janvier 2016

Pays de nuit, Janane Jassim Hillawi

Janane Jassim Hillawi

Actes Sud, 356 pages

2005


Titre original (en arabe): Layl al-bilâd.




On connaissait de la guerre Iran-Irak cette photo de soldat anonyme recroquevillé dans un trou boueux, symbole silencieux d'un effroyable carnage. Pays de nuit, est le grand roman de cette guerre qui fit entre 500 000 et 1 200 000 morts, de septembre 1980 à août 1988.

Abdallah est un étudiant originaire de Bassorah, la cité « pétrolière » au sud de l'Irak, à quelques kilomètres de la frontière avec l'Iran. Il est mobilisé et intègre un centre de formation. Il découvre les horreurs de la prison militaire, la torture, puis le front. C'est le grand carnage, une guerre de tranchée moderne. Il est ensuite affecté à une caserne au nord-est et se retrouve à combattre les peshmergas kurdes. Fait prisonnier, il découvre le combat de ces hommes et ces femmes dans les montagnes du Kurdistan, entre l'Irak, l'Iran et la Turquie.


Du Chatt-el-Araba au Kurdistan


Ce roman est le parcours sur une dizaine d'années de ce jeune Irakien chiite ballotté par les guerres du régime de Saddam Hussein. La guerre contre les Perses du régime des Mollahs, mais aussi la guerre contre les rebelles kurdes. Les rebelles kurdes qu'il va côtoyer au plus près et découvrir d'ailleurs les divisions entre les différents groupes, PKK, UPK, PDK, etc....


Ce roman est d'une très grande puissance d'évocation. Evocation de la guerre et des combats et dans certaines scènes, on n'est pas loin de retrouver ce que décrivaient les Barbusse, Dorgelès et autres soixante-dix ans plus tôt au sujet de la première guerre mondiale. Quand les hommes cherchent à entrer dans la boue pour échapper au déferlement des bombes et des roquettes. La zone des combats se situe non loin de Bassorah, dans le Chatt-el-Arab.

« Abdallah sortit la tête d'une tranchée de plusieurs mètres de profondeur après avoir grimpé sa paroi en escalier. Il scruta le paysage qui s'étalait devant lui dans le petit matin blafard: un sol gris et troué d'où montaient des effluves de poudre, de sang et de fumée; des tas de cendre et de corps déchiquetés éparpillés sur les flancs des talus de sable, mêlés à des débris d'engins calcinés renversés aux abords des tranchées ou en pleine campagne. L'étendue qu'il parcourait jusqu'à la lisière du fleuve Karkha était vaste et muette. Toute cette mort lui donnait un air de gravité et d'effroi. Les trous des obus avaient même été éventrés une seconde fois. Une odeur de sang et de poudre montait des corps saignés et tranchés sous les bombardements. Les canons aussi étaient tout éclatés; les tubes arrachés gisaient à plusieurs mètres de leur base. Abdallah observait la scène en se demandant si en plus de cela les Iraniens ne s'étaient pas infiltrés dans les tranchées. » Page 169

L'amitié et l'amour aussi


Le récit est aussi d'une grande puissance d'évocation quand il décrit les paysages fantastiques du Kurdistan, dans la région de Souleymaneh. L'auteur raconte la beauté de la montagne, ses dangers aussi.

« On voyait apparaître les maisons et les baraquements de Bishtashân: des cubes d'argile effrités et fumants. Malgré l'âpreté des jours passés, Abdallah était content d'être en vie... S'avançant sur les rochers, il trouva des lambeaux de tissu ensanglantés, une boîte de sardines ballonnée et des cartouchières pleines que les fuyards avaient laissés là. Des tâches de sang et des traces de pas boueuses souillaient la neige ». Page 293.

(© Bruno Barbey/Magnum Photos)

« Il s'arrêta sur le premier sommet: une série de cônes rocheux avec des crevasses profondes. Il avait déjà les pieds dans la neige. La lueur de l'aube colorait d'autres cimes de légères lignes roses et teintait les nuages blancs d'une poudre d'or qui miroitait contre un ciel d'un bleu de plus en plus intense. La lumière se déversait sur la neige avec un naturel plein de gaieté et les premiers rayons venaient de toucher les pentes de la vallée des Martyrs».
Mais ce roman saisissant est aussi une ode à l'amitié et à l'amour même si la guerre emporte tout. La guerre décrite par l'auteur n'est que la première des trois guerres du Golfe. Trois guerres en 30 ans.

« Les guerres n'eurent pas de fin. Les guerres n'ont jamais de fin, elles s'enfantent les unes les autres, comme les djinns».

Janane Jassim Hillawi est né en 1956 à Bassorah, en Irak. Il est l'auteur de plusieurs romans et recueils de poésie. Il vit aujourd'hui en Suède. Pays de nuit a été écrit entre 1993 et 1998.