samedi 13 octobre 2012

Cris

Laurent Gaudé

Actes Sud, 180 pages

2001




Roman polyphonique, Cris est l'entrelacs haletant des points de vue d'une demi-douzaine de soldats des tranchées de 14-18. Les monologues intérieurs se succèdent et peignent ensemble le flux et le reflux des assauts en un saisissant tableau des angoisses et de la furie de cette guerre dans la boue.
Laurent Gaudé, qui signe ici son premier roman, dépouille le récit de tout contexte historique ou de détails géographiques pour se concentrer sur les hommes au coeur de la tourmente.
Il y a le permissionnaire, dans son wagon, le gazé qui agonise dans son trou, Boris, Ripoll, Dermoncourt, Barboni, M'Bossolo et "l'homme cochon" qui ère, soldat fou, sauvage, insaisissable, fantomatique, l'allégorie de la barbarie qu'enfante la guerre.


"LIEUTENANT REGNIER
Je les vois  maintenant. Je discerne des silhouettes qui dépassent des tranchées. C'est vers eux que je vais. Ce sont eux les ennemis. Eux qu'il faut tuer. Ils sont près. Je cours encore. Je ne sens aucune fatigue. Je me sens comme un fauve. Je vais...
QUENTIN RIPOLL
Le lieutenant tombe. Je suis juste derrière lui. Je le vois s'effondrer d'un seul coup et s'écraser face contre terre. Je saute par-dessus son corps. La tranchée ennemie est à dix mètres à peine.
DERMONCOURT
Les gars sont là avec leurs baïonnettes dressées vers le ciel. Il va falloir sauter au milieu de cette forêt de couteaux. J'ajuste. Je vise. Je tire. Un type en face vient de s'effondrer. Est-ce que c'est moi qui l'ai tué? Je tire à nouveau. Et encore une fois. Partout où cela remue. Je saute dans la tranchée. Ce boyau est jonché de corps disloqués. Je voudrais avoir des yeux derrière la tête. Je voudrais avoir mille yeux sur tout le corps. Que rien ne m'échappe? Être plus rapide qu'eux tous. Je voudrais ne leur laisser aucune chance. Mais je sais bien que ce n'est pas ainsi. Je sais bien que je ne verrai pas la balle qui me fauchera.
CASTELLAC
Je ne vois rien. Trop de silhouettes qui bougent. Trop de fumée et de cris. J'ai peur de tirer sur un des nôtres. J'entends Messard qui hurle."

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